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Gaston Pineau "Entrer en soi, même sur la fin, pour s'interformer"

Vieux compagnon de route aux frontières des organisations depuis les années quatre-vingts, Gaston Pineau retrace son itinéraire sur les chemins de la VIE (Valorisation Infinie de l’Existence) pour reprendre sa dernière expression. Il nous fait partager, chemin faisant entre France et Québec, son « touillage personnel de mayonnaise » et les voies de son « interformation » dans une optique transdisciplinaire. Ceux qui sont intéressés par les parcours de cet explorateur du « soi » et du monde éducatif dans sa triple dimension (hétéro/éco/auto formation) peuvent consulter le « trajet d’un forgeron de la formation. Regards croisés de compagnes et de compagnons de route » coordonné par Catherine Abels-Eber et paru à L’Harmattan.


Pour que les formateurs ne soient pas, selon le proverbe, les professionnels les plus mal chaussés, précieuse est l’ambitieuse recherche de co-biographisation entreprise par Bernard Liétard : être formateur. Identifier les incontournables. Se professionnaliser (2014) Après les six premiers privilégiés que Bernard a accompagné à entrer chez eux pour y trouver les trésors cachés de leur formation, leurs incontournables à identifier, il propose sa recherche à d’autres. Avec son humour sérieux, son sourire en coin, cachant mal son plaisir malin d’une telle proposition.
C’est tout un cadeau…qui déclenche un premier réflexe de recul, d’évitement. Surtout pour quelqu’un qui a construit en grande partie son parcours professionnel avec cette approche des histoires de vie pour produire sa vie et s’autoformer (Pineau, Marie-Michèle, 1983, 2012). Non, merci, c’est pour d’autres; c’est déjà fait pour moi. Je suis à la retraite. Puis à mon âge, 77 ans !

Premier rendez-vous manqué, oublié, comme par hasard. C’était à Paris en 2015. Il me relance au Québec l’hiver suivant. Comme c’est un vieux complice ami, je mollis :
« Pourrais-tu m’envoyer ton questionnement? Ça pourrait m’aider »
« En dehors de la contrainte (10 pages maxi), le contenu est volontairement très ouvert …
Je te laisse touiller la mayonnaise… » me répond-il narquois.

Alors la proposition se met à « touiller » en moi, dans ma tête. Elle m’invite à entrer en moi, à re-rentrer dans ma vie. Car c’est vrai, ce n’est pas la première fois. Mon parcours s’est construit comme pour tout le monde, par retours réflexifs périodiques, par « bilans » plus ou moins conscients, surtout après 40 ans, après la première moitié de la vie. C’est l‘âge où commence l’individuation selon Jung, et où se déploie l’autoformation selon Riverin-Simard spécialiste des étapes de vie au travail (1984). Nous sommes comme des petits poucets dans ce vaste monde. Pour ne pas se perdre et piloter son devenir, paradoxalement il faut périodiquement revenir sur ses pas pour identifier les pierres laissées en chemin et détecter avec elles le sens construit en marchant.

1-Amorce d’une première expression autobiographique dans la construction polémique d’une formation adulte émergente des années 60-70.

Mon premier retour biographique remonte à 1976, à 37 ans. Il a été provoqué à Paris, par une demande d’entrevue d’une journaliste de l’AFPA enquêtant sur les formations en alternances travail/étude. Elle avait entendu parler de moi comme d’un « cas » pouvant être intéressant pour son enquête. « Raconte donc ta vie, on va voir ce que je peux en sortir ». Rien de son côté : vie trop noire et expression trop fragilisante socialement. De mon côté, deux gros mots ont surnagé des cinq pages refusées: quotidienneté et autoformation. Mais surtout, en m’ouvrant un espace d’expression personnelle, ce simple entretien d’enquête journalistique m’a conscientisé à la force formative inédite provoquée par ce retour réflexif sur ses expériences de vie. Je revois ensuite le coin de trottoir à Montréal où s’est imposée à moi la conscience du trait d’union possible entre la vie personnelle et la vie professionnelle, que peut construire cette « Recherche de construction de sens avec les faits temporels vécus personnellement »(Pineau, Le Grand, 2013, p.3).

Mais à l ‘époque, la mise en culture formative, professionnelle et savante des faits temporels personnellement vécus ne va pas de soi. Elle paraît même contre-culturelle, égotiste et illusoire, dans une société basée sur le clivage sujet/objet. Ce clivage sous-tend alors le paradigme disciplinaire de la science appliquée. La malédiction des sciences sociales et humaines est d’avoir affaire à des objets qui parlent. Alors en plus, s’ils veulent parler d’eux-mêmes, c’est une double malédiction. L’idéal des courants déterministes et structurels de l’époque était de construire une histoire sans sujet. Puissant refoulement du sujet donc, allant jusqu’à sa négation, dénégation, dérision. Le sujet revient de loin. Pour être réaliste, son retour ne doit pas reproduire le même refoulement de l’objet. Le sujet n’est pas plus tout-puissant que totalement impuissant. Il construit son pouvoir et son savoir avec les autres…sujets mais aussi objets.

Piaget, à l’époque faisait de l’explicitation fine de ces interactions entre sujets et objets, la méthode d’exploration de la genèse des structures bio-cognitives des enfants et adolescents. La prise de conscience des interactions entre soi et ses environnements sociaux et matériels ouvre un double processus de connaissances, de soi et de l’environnement. Ouverture de deux voies de connaissances apparemment opposées, objectives et subjectives. Mais paradoxalement elles se révèlent complémentaires. L’étude de cette complémentarité a révolutionné la psycho-pédagogie de l’époque. Mais elle s’est arrêtée à l’orée de la vie adulte. L’éducation paraissait intrinsèquement liée à la croissance biologique. Après on applique ce qu’on a appris. Mais cognitivement on plafonne et les neurones s’encrassent et décroissent assez rapidement. L’éducabilité des adultes posait question, bouchant à fortiori l’horizon d’une éducation permanente.

En 1967, Je faisais partie de la première cohorte des Sciences de l’Éducation fondées à l’Université Paris-Sorbonne. À l’automne 1968, j’alternais avec un premier poste de conseiller d’orientation d’adultes au CUCES de Nancy. Retentissent encore en moi les jugements réprobateurs de certains de mes enseignants : « Pourquoi allez-vous là-bas. Ils ne connaissent rien à la pédagogie. ».
Ce rappel de contextes n’est peut-être pas superflu pour prendre conscience de l’ampleur du travail paradigmatique à opérer pour passer du paradigme de la consommation de savoirs en formation initiale à celui d’acteurs réflexifs et de producteurs de savoirs en formation permanente (Éducation ou Aliénation permanente ? Repères mythiques et politiques, 1977). Ce passage me fit traverser l’Atlantique à la fin des années 60 pour travailler comme responsable de recherche dans la construction d’une Faculté d’Éducation Permanente à l’Université de Montréal (Les combats aux frontières des organisations. Un cas universitaire d’éducation permanente, 1980).

2-L’Histoire de vie comme méthode de recherche-action d’une formation en deux temps trois mouvements.

Après mes premières initiations auprès des fondateurs parisiens des sciences de l’éducation - Debesse, Snyders, Dumazedier, Léon, Besnard, principalement - et le creuset d’innovateurs autour de Schwartz à Nancy, l’exercice de cette responsabilité de recherche dans une faculté et un bureau de recherche émergents, a été dynamisé par des pionniers québécois d’envergure. Devant l’ampleur infinie des horizons ouverts par la chute du mur scolaire, mot d’ordre du premier doyen, Gaëtan Daoust : « Si je veux que vous trouviez quelque chose, c’est à vous de trouver quoi chercher ». Objectif proposé du second, Guy Bourgeault : Libérer l’acte d’apprendre. Grandes responsabilités donc de gérer de façon productive ces grandes opportunités. Ce sont elles, il me semble, qui ont permis l’amorce en double piste – objective et subjective - des histoires de vie comme méthode de recherche-action d’une formation en deux temps – formels/expérientiels - et trois mouvements - subjectivation/socialisation et écologisation (Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs, 2000).

Pour se développer, cette amorce a nécessité une alternance transatlantique de 30 ans – 1985-2015 - comme enseignant-chercheur avec Georges Lerbet à l’Université de Tours en sciences de l’éducation et de la formation et en finale chercheur émérite au Centre de Recherche en Éducation et Formation relatives à l’Environnement et à L’Écocitoyenneté (Centr’Ère) de l’Université du Québec à Montréal.

2.1-Pratiques des portes d’entrées en soi de Bernard Liétard (2014, 169-181)

Pour ne pas me perdre dans ces alternances transatlantiques, transnationales et transdisciplinaires parfois déroutantes, j’étais obligé, de temps en temps, comme le Petit Poucet, de revenir sur mes pas. Retour toujours pas évident, ni culturellement, ni objectivement. Ces pas eux-mêmes se perdent vite dans le passé et il y en a tellement dans tous les sens ! Lesquels choisir ? Lesquels sont signifiants ! Pour qui ? Pour quoi ?

Heureusement je n’étais pas tout seul dans ce cas. La rencontre d’autres personnes en parcours similaires, a tissé de précieuses relations interpersonnelles de compagnonnages très heuristiques qui ont construit des réseaux, des groupes et associations de recherche-formation en interactions. Ce fut le cas pour développer méthodologiquement ces retours réflexifs sur les parcours qui émergeait en formation d’adultes sous différentes formes : histoires de vie, reconnaissance des acquis, bilans, portefeuilles de compétences… Cette approche biographique forge mon compagnonnage avec Bernard depuis 1985. Aussi je suis sensible à sa typologie des portes pour entrer chez soi et y trouver les trésors qui sont cachés dedans (Liétard, 2014, 169-181). Je les ai presque toutes pratiquées, sans les identifier aussi précisément.

C’est par sa première porte, recenser des expériences ayant généré des apprentissages, que je suis entré pour déployer systémiquement la force d’autoformation entrevue avec la journaliste, de mise ensemble et en sens des mille morceaux de nos vies passées. C’était à l’Université de Genève avec l’équipe de Pierre Dominicé, le premier compagnon rencontré dans cette approche. C ‘était en 1980, l’année de la mort de Piaget. J’ai pu participer au concert d’adieu en son honneur. Cette rencontre avec Pierre a explicité la première condition méthodologique de l’utilisation des histoires de vie en formation : avoir fait la sienne. La mienne a consisté à d’abord identifier mes événements marquants et à tenter d’en trouver le fil directeur.

C’est par sa deuxième porte, identifier ce que j’ai appris de ces expériences, que sont sortis expérientiellement les trois mouvements de ma théorie tripolaire de la formation, soi, les autres et les choses :

  • l’autoformation versus hétéroformation, par la prise en compte de mes expériences nocturnes, socialement refoulées par une éducation formelle (Pineau, 1983, 20012, p.16-17)
  • L’écoformation ou déformation provoquée par les expériences environnementales que les crises actuelles commencent à faire sortir d’un inconscient écologique abyssale: expérience d’un courant d’air vivifiant dans De L’air ! Essai d’écoformation (Pineau, 1992, 2015, p.257) ; « la vie comme cours d’eau » dans Les eaux écoformatrices, (Barbier, Pineau, 2001,p.25-33 ); analyse de mon trajet spatio-temporel, « habiter la terre entre demeures et mobilités » dans Habiter la terre. Écoformation terrestre pour une conscience planétaire (Pineau, Bachelart… 2005, p.217-240).

De même, l’entrée par la troisième porte, partir des compétences et des valeurs, m’a été précieuse. En 1993, j’ai pu participer à une stratégie très originale de recherche de l’INRP en explicitant mon itinéraire de lectures de chercheurs: Dialectique de lecture en formation permanente (Hassenforder, 1993, Lecteurs et lectures en éducation (L’Harmattan,1993, p. 273-285). « Cette approche se révèle instructive à deux niveaux : quant à une meilleure connaissance des interviewés, mais aussi quant à la connaissance des évolutions à la fois des cadres institutionnels et des concepts de la recherche »(Liétard, 2014,p.8). Relire maintenant cette dialectique de lecture faire remonter à ma conscience des modes de fonctionnement d’autant plus agissants qu’ils sont quasi-inconscients.

En 2003, un numéro spécial d’une revue sur les problèmes de paix et de guerre, m’a permis d’expliciter mon histoire d’initiation à la paix entre violence et non violence (Science et conscience, no 8 p. 41-44 et Abels-Eber, 2010, p.266-269)). Pour un ancien appelé en Algérie, représentant d’une des dernières générations du feu, ce n’est pas juste une question abstraite, éthique ou intellectuelle. Pas plus qu’après les attaques meurtrières de Paris et de Bruxelles de 2015-2016. Ces attaques centralisent les violences habituellement circonscrites aux frontières. La formation humaine permanente ne peut esquiver l’apprentissage vital d’une paix à construire dans ces nouvelles situations. Au-delà des analyses et injonctions politico-économiques, cet apprentissage éprouvant d’un art de la paix relève semble-t-il au moins autant d’une initiatique personnelle que d’une didactique sociale.

2.2- Pour le développement de cercles de legs bio-cognitifs

Pour le survol de ces années professionnelles jusqu’à ma retraite en 2007 et celui des années précédentes depuis ma naissance en 1939, j’ai le privilège de pouvoir renvoyer à une co-biographie : Gaston Pineau, trajet d’un forgeron de la formation. Regards croisés de compagnes et compagnons de route (Christine Abels-Eber, coord. 2010). Pour ponctuer la fin de ma vie professionnelle, cette collègue et néanmoins très grande amie, a pris l’initiative de coordonné une démarche originale de réflexion biographique sur ma vie entre 28 compagnons et compagnes de route et moi-même.

La première partie regroupe les regards croisés de compagnes et compagnons de route à différentes étapes de ma vie. En prologue, présentation des grandes étapes par deux compagnons professionnels de toujours : Pierre Dominicé et Jean-Louis Le Grand. Ensuite, Le SOC et les sillons du CUCES de Nancy par Pierre Caspar et Guy Jobert. L’ancrage au Québec du chapitre 2 est traité par cinq Québécois. Les Sciences de l’Éducation et de la Formation à Tours (ch. 3) par quatre ; les histoires de vie (ch.4) par six ; les ouvertures temporelles et sociales (ch. 5) par trois ; et enfin les genèses brésiliennes et portugaises (ch.6) par trois aussi.

La seconde partie présente des entretiens autobiographiques avec Christine selon quatre grandes périodes : l’entrée franco-québécoise dans la vie professionnelle (1965- !985) ; les années de jeunesse : entre forge, vigne et engagement (1939-1965) ; la période tourangelle (1985-2007) ; et enfin passage à la « jubilacion » (2007 …). Intraitable, Christine a voulu que je fasse la conclusion - La création forgeronne – en réagissant à ce qu’avaient écris mes collègues. Double boucle réflexive très formatrice, de refiguration personnelle des configurations sociales de vécus partagés.

Au-delà de moi et par la manifestation de la presque trentaine de co-auteurs, le livre contribue à construire une partie de l’histoire d’un ou plusieurs réseaux de recherche-action de la formation permanente. Dans les transitions paradigmatiques, les réseaux sont de puissants moyens de recherche-formation, reliant les marginaux-sécants au-delà des clivages institutionnels : Pour une recherche-formation en éducation permanente en réseaux (Pineau dans Éducation Permanente, 1985, no 80. P. 147-148). Dans ces recherches-formations en interactions, la revue Éducation Permanente créée en 1969, a jouée et joue toujours un rôle majeur de catalysation.

Personnellement et professionnellement, je souhaite que ce traitement de faveur d’une co-biographie professionnelle finale, devienne une pratique obligée de fin de carrière, tant pour une intégration personnelle des expériences vécues que pour une transmission sociale des savoirs acquis. L’approche des cercles de legs professionnels développée par Diane Doyon et Jacques Limoges va dans ce sens (http://www.cercledelegs.com/).

3-la formation permanente en fin de vie ?

Mais après la retraite, que se passe-t-t-il ? Et en quoi ce qui se passe peut-il être intéressant pour la professionnalisation ? Il me semble que les activités de retraite représentent un capital expérientiel majeur pour la construction de la formation permanente. Si on ne veut pas se leurrer de beaux mots, que veut dire la formation permanente en fin de vie, quand la déformation biologique s’installe peu à peu, réduisant progressivement les autonomies sociales, motrices, physiologiques et psychiques ? Pour les promoteurs de la formation permanente, c’est un beau défi à explorer en particulier à partir de leurs pratiques. Encore merci à Bernard de m’aider à le relever, en m’obligeant à réfléchir le vécu de mes dix premières années de retraite pour tenter d’en expliciter les acquis. Y en a-t-il ? Lesquels ?

J’entrerai dans cette période par sa quatrième porte, peut-être la plus éprouvante, puisque c’est celle de la recherche de preuves (Liétard, 2014, p.179). Il ne faut pas seulement identifier les acquis, mais apporter des preuves de leur acquisition !

Mais paradoxalement elle m’aide à vaincre la gêne qu’on peut ressentir à se mettre en avant. Oser s’exposer socialement est tout un apprentissage éprouvant d’objectivation subjective, même à la retraite ! Se présenter soi-même comme un autre implique de conjuguer des mouvements contraires de centration/décentration, de connaissance/ reconnaissance socio-personnelles. Chercher des preuves décentre de soi-même, ouvre un espace de débat qui peut mettre en dialogues et en perspectives sociales.

Alors ce que je vais offrir aux débats de reconnaissances réciproques de mes acquis de cette dernière période, ce sont mes traces écrites, celles de productions de livres, édités ou réédités (Cf. tableau 1). Après tout, ce sont des traces personnelles mais aussi sociales de productions de vie psychique et intellectuelle. Elles prouvent au moins qu’on n’est pas mort. Après la retraite-mort sociale des années 70, et à côté des retraites-retrait ou loisirs, n’émergerait-il pas des retraites productives, qu’on commence à appeler solidaires (Guillemard, 2002) ? Ces périodes de travail libre pourraient développer des articulations sociales inédites entre acquis précédents et activités nouvelles. Ces solidarisations pourrait faire de la retraite des temps d’innovation privilégiés, des temps d’autoformation existentielle, mais aussi de socioformation citoyenne et même d’écoformation planétaire. Sans tomber dans le mythe anesthésiant de l’âge d’or, des analystes objectifs avec les déterminants socio-structurels comme Françoise Guillemard (2002), sont obligé de constater que les améliorations de santé, de pensions, de communications électroniques changent considérablement les conditions de vie de cette période. Ces changements structurels ne peuvent –ils pas en faire un temps ultime précieux de réalisation de soi ? Me remonte le titre d’un livre de la collection histoires de vie et formation qui continue de m’initier à cette relation vitale : Bâtir sa vie…surtout vers la fin. L’aventure culturelle d’une sénior (Didi Van de Wiele, 2002).

Deux produits différés

Les deux premiers livres de 2009 sont des produits différés de recherches-formations de la vie professionnelle antérieure. Comme pour beaucoup des autres, je n’en suis que co-signataire, parfois même en second. Ce qui excuse le nombre – onze avec les rééditions – et explique mon mode de coproduction avec d’autres. Merci à tous ces autres dont vous trouvez les noms en tête de chaque livre. Sans eux je ne serais rien.

Ces deux premiers sont produits-synthèses dont le temps étiré d’édition n’est cependant pas anodin. Celui sur les Alternatives socio-éducatives au Brésil est issu de l’expérience exploratoire du début des années 2000, d’un master international Formation et développement durable. Véritable aventure où la difficulté de formaliser des acquis est proportionnelle à leur originalité.

Comme l’indique son titre, Le biographique, la réflexivité et les temporalités. Articuler langues, cultures et formation, vise large. Il est issu d’un colloque 2007 du même nom visant à faire un bilan, vingt ans après celui de 1986 sur les histoires de vie. Je le clos avec une communication que je vois comme ma «dernière leçon » : Le « gai savoir » de l’amour de la vie. Je la termine en annonçant ma piste future de recherche-formation: la hiéroformation. « Puissent les feux de l’amour de la vie nous énergiser suffisamment pour continuer a construire ensemble le Gai Savoir d’une fraternité universelle » (p.184).

Ouverture d’un ternaire intrigant.

Paradoxalement en apparence avec ce gai savoir d’une fraternité universelle à construire, le titre du livre suivant de 2011 est Histoires de morts au cours de la vie (2011). Il m’a fallu attendre plus de tente ans avant de pouvoir aborder frontalement cette épreuve biologique ultime. L’événement déclencheur a été une journée d’études organisée à Nantes en 2008 par Martine Lani-Bayle sur les histoires de vie aux défis des situations extrêmes. Mais le rapprochement de morts de proches et de la mienne, ainsi que la liberté de travail apportée par la retraite, ont sans doute fortement contribué à oser aborder ainsi l’événement princeps du régime nocturne de la vie. En acteur-auteur pionnier de ce qu’il appelle la révolution copernicienne de la mort moderne, Edgar Morin nous a fait une préface transcendante avec son histoire de morts vivants.

Je sauterai tout de suite en 2012 et 2014, pour mentionner les deux autres livres de cette exploration peu usuelle de ce verso clair-obscur de la vie, plus ressenti qu’exprimé culturellement, entre autres dans le monde de la formation. Après les histoires de morts dont j’avais eu l’initiative, Martine Lani-Bayle proposa au trio éditorial constitué avec Catherine Schmutz-Brun de l’Université de Fribourg, Les histoires de nuits. Au cours de la vie, elles sont beaucoup plus présentes que les histoires de morts. Les nuits ponctuent le quotidien et constituent au moins le tiers de la vie. Mais quelles histoires construisent-elles? Les sortir de leur clandestinité n’éclaire-t-il pas d’un jour nouveau la compréhension de cette alternance qui forme nos vie? (4ème de couv). Comment faire de cette alternance la plupart du temps juxtapositive, inconsciente, la base d’une rythmoformation existentielle? À Paris, l’ouvrage a été lancé la nuit du 10 janvier 2013 chez et avec les Compagnons de la nuit, à la Moquette, rue Gay Lussac. Nuit inoubliable, où les experts et professionnels de nuits blanches, les SDF, nous ont clairement signifié qu’un deuxième tome serait nécessaire (Cf, Gaudry-Rouillé Véronique, 2014).

Mais la bio-diversité des formations expérientielles reléguées dans l’informel par les penseurs in vitro est telle, que chacun des trois ouvrages de ce ternaire, peut seulement être vu comme l’émergence de prises de conscience de mondes vécus encore largement méconnus. Après la nuit, Catherine proposa la vie avec les animaux. Quelle histoire! (2014). Le sous-titre Essai d’éco-zooformation pointe le pôle de formation exploré : celui de l’animal, de la vie animale, qui ne peut être réduit à une chose, un objet, une machine. « Les corps-à-corps avec la mort, la nuit, les animaux initient des co-naissances intimes, par discontinuité avec les situations antérieures. Cette discontinuité dans un premier temps étonne, transforme et même déforme les formes connues. Elle lance dans des apprentissages d’entre-deux inconnus et inédits, d’où souvent rien ne peut être dit, tant ils sont singuliers et ne trouvent pas de mots, ni d’interlocuteurs, pour se réfléchir et pour se dire » (4ème de couv.). Trésors cachés à mettre en culture d’urgence si les professionnels de la formation veulent dépasser l’écran des mots et réaliser vraiment ce que veut dire le slogan des apprentissages tout au long et dans tous les secteurs de la vie pour Éduquer pour l’ère planétaire (Morin. Motta. Ciurana, 2003).

Bouclage d’un quaterne au long cours.

Les deux ouvrages de 2015 sont justement l’aboutissement d’un programme de recherche sur ces pôles environnementaux de formation, refoulés par le paradigme disciplinaire moderne des deux derniers siècles. De L’air. Essai d’écoformation (2015) est la réédition du premier ouvrage en 1992 de ce programme de recherche, porté ensuite par un groupe-réseau de recherche sur l’écoformation : le GREF. En 2001, parurent Les eaux écoformatrices (Barbier, Pineau, coord.). En 2005, Habiter la terre. Écoformation terrestre pour une conscience planétaire (Pineau, Bachelart, Cottereau, Moneyron, coord.). Restait le feu. Grâce à la dynamique de mes deux collègues, Pascal Galvani de l’Université du Québec à Rimouski et Mohammed Taleb, philosophe algérien, enfin Le feu vécu. Expériences de feux écotransformateurs compléta cette initiation aux quatre éléments ouverte entre autres par Gaston Bachelard. Là aussi, cette initiation, comme l’ensemble de l’éducation à l’environnement, reste très marginale dans le champ éducatif dominant, entre autre francophone. Mais le fait qu’elle commence en 1992, l’année du premier Sommet de la Terre de l’ONU à Rio et que le premier bouclage s’opère en 2015 avec la COP21 de Paris, montre qu’internationalement, elle n’est peut-être, ni anachronique, ni décalée. De l’air a bénéficié de la préface encourageante de Madame Gro Harlem Brundtland, présidente de la première Commission mondiale sur l’environnement et le développement durable (1984-1987).

Des rééditions bienvenues

Les rééditions d’ouvrages ne sont pas automatiques. Elles attestent que leur contenu peut encore être pertinent, tout en demandant un travail de réactualisation. Je suis particulièrement heureux de la réédition de Produire sa vie : autoformation et autobiographie (2012). Cette réédition s’inscrit dans une dynamique autobiographique à long terme. Elle révèle l’importance des temps longs pour la refiguration de vie configurée par une autobiographie. Écrire son autobiographie est une épreuve autoformative à assimiler. Cette écriture initie quelque chose de nouveau. L’après n’est plus comme l’avant. Et l’intégration nécessite parfois une longue période de transition. L’autobiographie qui constitue le coeur palpitant de l’ouvrage de 1983, est celle de Marie-Michèle, la co-auteure. Après l’épuisement de la première édition, elle ne voulait pas d’une seconde. Elle était épuisée. Elle voulait prendre le temps d’intérioriser l’exposition au monde qu’avait provoquée la publication de l’expression réfléchie de sa vie. Il a fallu presque 30 ans et un événement déclencheur pour que s’amorce une nouvelle collaboration aboutissant à cette réédition.

La réédition du Que sais-je sur les Histoires de vie (2013) avec Jean-Louis Le Grand s’inscrit dans une histoire beaucoup moins inédite. C’est la 5ème. Elle atteste, ainsi que la traduction en portugais (2012) que les histoires de vie ne sont plus une illusion et que nous entrons dans une société biographique.

Voyages à vélo comme moyen d’initiation à une cyclo-formation dialoguant avec le monde.

Reste un ouvrage au titre insolite Rendez-vous en Galilée. Voyage à vélo de Tours-Galilée (2012). Cette fois-ci j’en prends seul la responsabilité. Ce voyage a fortement ponctué les deux premières années de mon passage à la retraite, 2007-2008. Son objectif était de prendre du recul pour mieux voir ce qui avait été fait et ce qui restait à faire. Mettre par écrit et publier ce journal de voyage a demandé deux fois plus de temps et d’efforts patients, puisque que l’ouvrage n’a pu être édité qu’en 2012.

Tenter de situer et de comprendre ce voyage et cet ouvrage nécessite à mon avis de rappeler l’enjeu existentiel du passage à la retraite. Sans emphase tragi-comique, il faut reconnaître cependant que cet enjeu est tendu entre intégrité et désespoir, pour reprendre rapidement les termes du dernier stade du développement entre le self et le monde social, étudié par Erik H.Erikson (Houde, 1999, p51-93). La simplicité de son énonciation ne doit pas voiler la complexité de fond qu’elle recèle. Cette dernière remonte de façon plus ou moins diluée et tragique selon les conditions sociales et personnelles du passage. « L’ambivalence est au coeur de la problématique de la retraite…le lâcher-prise revient souvent comme souhait manifeste, mais il n’est pas aisé de s’y autoriser…L’un des principaux enjeux …est l’inexistence d’un statut de remplacement sur le plan social…L’entrée à la retraite incite à changer de registre : c’est le passage du social à l’existentiel…Il s’agit bien alors de re-traiter sa vie, de la redéfinir, de la réinterpréter, de la renouveler afin d’y maintenir un sens ou d’en découvrir un nouveau par un transfert vers d’autres options » (Mercier, Rhéaume, 2007, p 269-270).

L’ajustement des sources de sens paraît un moyen majeur de passage autonomisant et autoformant. « Le sens, dimension centrale de l’existence, exerce un rôle à la fois intégrateur (assurant direction et cohésion), mobilisateur (suscitant motivation et dynamisme) et gratificateur (apportant satisfaction et estime de soi)(Mercier, Rhéaume,2007, p271). Différents grands modèles d’ajustement des sources de sens commencent à émerger : par continuité, rupture, inversion… Je situerais ce voyage dans cet ajustement de sources de sens par recherche expérientielle entre continuité/rupture/inversion. L’objectif est de trouver quoi et comment continuer en rompant, avivant, innovant, renversant ou inversant. Un article rend compte de façon plus synthétique des acquis de ce voyage: Autoformation mondialoguante, voyage et passage à la retraite. (Éducation Permanente, 2011, no186, p.103-112). Les deux premières expressions du titre pointent ces acquis : Autoformation mondialoguante et voyage.

L’autoformation mondialoguante développe une sixième planète de la galaxie de l’autoformation apparue à Marrakech (Galvani, 2010, p.309-312). Elle traite le paradoxe majeur de l’existence selon Edgar Morin : les transactions au cours d’une vie entre unification et diversification aux niveaux personnels, sociaux et cosmiques. Elle joue en alternance au niveau de l’aménagement du quotidien et de l’intime (Pineau, 2014). Mais aussi au grand jour des déplacements plus ou moins amples que représentent les voyages. Ce voyage a généré l’horizon lointain d’un tour méditerranéen de cyclosophie éco-culturelle. C’était avant les bouleversements migratoires actuels. Mais ces éclatements rendent plus cruciale la recherche de nouveaux moyens pacifiques pour faire de la Méditerranée une matrice éco-culturelle d’interformation et non un creuset explosif ou une mer de morts violentes. Avec cet horizon lointain, trois routes d’écoformation à vélo ont été réalisées avec des amis : 2012 la route des volcans, du Vésuve à l’Etna; 2013, la route de l’amitié, Tours-Bordeaux; 2014 la route des fours crématoires en Pologne : Auschwitz-Sobibor; 2015, La route de Patagonie vers la Terre de feu. Le site Terra Nostra routes du feu en rend compte (gastonpineau.blogspot.ca). Et en juin 2017, les universités de Rennes et de Tours organisent un colloque international sur Voyages et formation.

Conclusion

L’émergence de retraites solidaires semble pouvoir jouer un grand rôle dans l’ancrage existentiel d’une professionnalisation de la formation à tous les âges et secteurs de la vie. Dans le projet de construire une histoire vivante par des échanges réciproques de savoirs à ampleur intergénérationnelle, prendre en compte les recherches-actions-formations expérientielles qu’elle provoque, est stratégiquement majeur.

Références

  • Abels-Eber Christine, 2010, coord., Gaston Pineau : trajet d’un forgeron de la formation. Regards croisés de compagnes et compagnons de route, Paris, L’Harmattan
  • Galvani Pascal, 2010, « L’exploration réflexive et dialogique de l’autoformation existentielle » dans Carré Ph.,Moisan A., Poisson D., L’autoformation. Perspectives de recherche, Paris, PUF, p.269-312
  • Fabre Michel, 2003 . Le problème et l’épreuve. Formation et modernité chez Jules Verne. Paris, L’Harmattan
  • Gaudry-Rouillé Véronique, 2013, Une nuit à « La Moquette » dans Chemins de formation au fil du temps, 2003, no
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