Les conditions qui permettent aux réseaux d'être apprenants

Synthèse du "Jeudi de l'Afref" du 13 octobre 2016 par Bernard Liétard

A la question «les réseaux sont-ils apprenants?», la réponse ne peut être que «oui». L’interrogation fondamentale reste «qu’est-ce j’y apprends?», «qu’est-ce qui y circule?» pour reprendrela formulation de Claire Héber-Suffrin. Dans la mesure où on apprend autant de ce que l’on vit que de ce qu’on veut nous transmettre ou qu’on désire apprendre, la question du «vécu» et du «comment» est cruciale. On s’interrogera donc sur les modes de fonctionnement des réseaux et sur les «valeurs» sous-jacentes.

On peut caractériser une « organisation apprenante » par le fait qu’elle est non seulement qualifiante pour ses membres, mais aussi qu’elle apprend de la participation de ces derniers, en évoluant en fonction de leurs compétences et en les considérant comme des « agents de transformation ». Admettre cette définition apporte des éléments de réponse à la question titre de cette matinée : à quelles conditions les « réseaux » peuvent-ils être « apprenants » ? Pour ce faire, un « réseau qui se veut apprenant » se doit d’avoir un mode d’organisation démocratique fondé sur l’échange et la réciprocité. Les expériences présentées ce matin montrent que c’est possible. Pour employer une formule provocante, leurs principes de fonctionnement sont R.E.A.C. : R comme Responsabilisation, E comme Ecoute, A comme Apprentissage et C comme Capitalisation des savoirs et Changement. 

 

R comme Responsabilisation 

Responsabilisation des participants au Réseau, qui y trouvent une liberté d’action et une valorisation, source de bien-être, dans une interaction constante entre individuel et collectif autour de valeurs et d’objectifs partagés. Les réseaux apprenants de la SNCF tels que présentés par Thierry Raynard font de la responsabilisation le principe de base de leur organisation. Le sous-titre de son ouvrage « rendre acteurs les collaborateurs » témoigne de cette option. Par son objectif de mise en oeuvre d’une autoformation accompagnée, on retrouve, au sein des Ateliers Pédagogiques Personnalisés, la place centrale donnée à l’apprenant, creuset central et organisateur de sa formation, répondant à ses besoins dans sa situation. 

E comme Ecoute 

On pointe ici l’importance de la « communication » à tous les niveaux: une organisation ne peut évoluer qu’en écoutant l’ensemble de ses acteurs et partenaires. Notons toutefois que tout le monde écoute, mais que l’enjeu est la prise en compte effective de ce qui est dit Il a été évoqué ce matin l’apport important du « numérique » et des « réseaux sociaux ». On n’a pas encore pleine conscience des potentialités ouvertes par ce nouveau monde « cyberant ». 

A comme Apprentissage 

L’apprentissage constitue l’épine dorsale d’un « réseau apprenant » qui se doit d’offrir à ses membres des occasions permanentes d’apprendre à la fois individuellement et collectivement. Comme a pu le souligner Bénédicte Pinot, il faut reconnaître la place importante de « l’informel » dans ces échanges de savoirs. 

C comme Capitalisation des savoirs et Changement 

Un des fondements d’une « organisation apprenante » est le retour d’expérience systématique sur les actions individuelles et collectives mises en oeuvre. Cela conduit les « praticiens » à « être réflexifs », c’est-à-dire plus conscients des savoirs dont ils font montre dans leur agir. 

La définition des « réseaux apprenants » proposée par Thierry Raynard (« apprendre ensemble dans l’action autour d’un objet de travail pour co-construire dans son cercle d’influence le changement avant de le conduire ») illustre la relation qui existe entre capitalisation des savoirs et changement. Cela conduit à souligner l’importance du « management de la connaissance » dans une « société du savoir », point sur lequel nous reviendrons ultérieurement. 

« En toutes choses, il faut considérer la fin ». Cette morale de La Fontaine nous amène à traiter de la responsabilité sociale des réseaux évoquée par Evelyne Deret dans son introduction. 

Comme pouvait le rappeler Françoise Dax-Boyer1, animatrice du réseau TTnet2, fine lettrée par ailleurs, « réseau » vient étymologiquement du latin rete (filet). Il existe donc des réseaux qui ne sont pas épanouissant pour ceux qui s’y inscrivent, mais au contraire « piégeant » et « ligotant ». Hugues Lenoir a pu souligner le danger d’une participation dépendante, où les acteurs n’ont de possibilités d’action que celles que leur consente la classe dominante. Ce fonctionnement peut aller jusqu’à des dérives sectaires et mafieuses. Avant de s’inscrire dans un réseau, il convient donc de vérifier qu’il fonctionne sur un mode démocratique et « ouvert » au sens de la définition proposée par Claire Héber-Suffrin : « une forme d’organisation souple où chaque élément, chaque personne ou groupe, auteur/acteur du réseau, unique et singulier et libre, peut se relier potentiellement à chacun et à tous, pour faire cheminer ce qu’ils ont choisi de relier et de mettre en commun ». 

Le « management des connaissances » prône quant à lui une finalité à retenir : « mettre en réseau les hommes et les savoirs pour créer de la valeur »3. Pour ce faire, il propose plusieurs étapes successives : être visible, échanger, travailler ensemble, produire et formaliser, … Cette démarche est largement partagée par les expériences présentées ce matin. 

Autre point, il conviendrait, comme a pu le faire Olivier Reboul4 dans sa réflexion autour des valeurs de l’éducation, que tout éducateur se pose la question suivante : quel type d’homme, qu’il estime, à tort ou à raison, meilleur qu’un autre, il vise à former au travers de ses projets éducatifs ? . Nous emprunterons à Bertrand Schwartz, ce pionnier français de l’éducation permanente disparu cet été, la réponse qu’il proposait, en 19695, à cette interrogation fondamentale : « rendre capable toute personne de devenir agent de changement, c’est-à-dire mieux comprendre le monde qui l’entoure et d’agir dans les structures dans lesquelles il vit et les modifier…En d’autres termes, lui faire prendre conscience son pouvoir en tant qu’être agissant ». 

On notera que cette visée est partagée avec l’éducation populaire dans son projet de développement du pouvoir démocratique d’agir. On rejoint aussi la dynamique d’empowerment telle que définie par le document introductif de cette matinée : « permettre aux personnes d’agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques qui constituent leur environnement ». 

Sur un plan plus général, et pour conclure, il se joue un enjeu central de « Reconnaissance ». La société actuelle a tendance à renvoyer cette dernière sur l’individu avec l’injonction de « se reconnaître lui-même pour se faire reconnaître ». Cette injonction méconnaît le fait que sa propre reconnaissance passe aussi par le regard d’autrui. Pour définir ce besoin vital de 

reconnaissance qu’a toute personne, on peut se référer à la définition proposée par Claire Héber-Suffrin6 : « une re-co-naissance qui aura des effets sur les apprentissages, sur les capacités à être citoyen et sur ses capacités de reconnaissance personnelles et réciproques, qui, à leur tour, grandiront l’être apprenant et l’être citoyen ». C’est sans doute le défi majeur posé aux réseaux pour qu’ils soient « apprenants » et constituent paradoxalement un vecteur privilégié d’une autoformation émancipatrice. 


 

1 AFP n° 215, Dossier Réseaux et professionnalisation des acteurs de la formation, 2009 

Training of Trainers Network : réseau européen du CEDEFOP piloté en France par le Centre INFFO 

3 Prax Jean-Yves, Le manuel du knowledge Management, Dunod, 2007 

4 Reboul Olivier, Les valeurs de l’éducation, PUF, 1991 

5 Schwartz Bertrand, Réflexions prospectives, Education Permanente n°3, 1969 

6 Cette définition figure dans l’ouvrage collectif (à paraître chez Chronique Sociale), Pratiquer la reconnaissance des acquis de l’expérience en prolongement de rencontres organisées par le Comité Mondial pour les Apprentissages tout au long de la vie (CMA) en mars 2016 autour de « la reconnaissance et la méconnaissance des acquis de l’expérience ». 

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