Quelle ingénierie de formation pour les apprentissages en situation de travail ? Échos d'une rencontre de l'Afref

Par Florianne Finet

Pas d’intervenants extérieurs mais des salariés référents et un financement mutualisé de l’Opca axé sur l’acquisition de compétences et non le temps passé en formation. Voici un résumé des principales caractéristiques de l’expérimentation Fest (formation en situation de travail) déployée par l’Afdas. L’organisme de collecte de la culture, de la communication, des loisirs et des médias, a présenté lors d’une rencontre organisée par l’Afref le 23 février 2017 les grandes lignes de son projet mis en place en septembre 2016 dans neuf entreprises. 12 Opca se sont engagés dans cette expérimentation lancée par la DGEFP en 2015.

Au lieu de recourir à des consultants extérieurs, nous avons choisi de faire confiance aux employeurs pour qu'ils créent leur parcours de formation idéal. Ainsi, dans chaque entreprise volontaire, des salariés ont été formés pour devenir des référents Fest", explique Leïla Roze des Ordons, responsable du pôle développement de l’offre de services et ingénierie à l’Afdas.

Elle s’exprimait jeudi 23 février 2017 lors d’une matinée de l’Afref (Association de réflexion et d’échange sur la formation) consacrée aux apprentissages en situation de travail. Parmi les adhérents de l’Opca, neuf entreprises de 11 salariés et plus, appartenant aux secteurs des loisirs, de la presse, de l’audiovisuel et de l’exploitation cinématographique, se sont portées volontaires. Deux TPE s’étaient à l’origine portées volontaires mais elles ont finalement renoncé.

70 heures DE FORMATION POUR LES RÉFÉRENTS

12

C’est le nombre d’Opca volontaires pour mettre en place l’expérimentation Fest. Il s’agit des organismes suivants : Afdas, Opcalia, Agefos PME, Opca Transports et services, Unifaf, Uniformation, Actalians, FAF.TT, Fafsea, Fafih, Opcalim, Constructys.

"Nous estimons qu’il y a en interne des personnes qui savent transmettre leurs compétences. Cela peut aussi avoir un effet démultiplicateur", indique-t-elle. Le projet Fest permet de répondre à un besoin de formation "sur-mesure".

Les référents "Fest" ont suivi à l’automne une formation de 70 heures étalée sur six mois avec le cabinet de conseil C-Campus. Cela leur permettra d’obtenir une certification inscrite à l’inventaire.

PAS DE CERTIFICATION POUR LES APPRENANTS

S’agissant des 12 bénéficiaires de l’expérimentation, ils ont débuté en janvier un parcours de formation qui va durer entre 14 et 70 heures réparties sur quatre mois. Ce parcours ne donnera pas lieu à une certification mais à une "évaluation formative"(1), précise Leïla Roze des Ordons.

Cette absence de certification à l’issue du parcours a suscité plusieurs interrogations dans l’auditoire. Outre la difficulté à valoriser cette expérience en dehors de l’entreprise, il y a un "risque de retour de bâton" pour le salarié, estime Anny Piau, du comité mondial pour les apprentissages tout au long de la vie. "S’il n’acquiert pas les compétences visées, on pourrait considérer que c’est le salarié qui est responsable de son employabilité."

La reconnaissance pour le salarié qui a suivi un parcours Fest est une question importante, reconnait Béatrice Delay, chargée de mission à la DGEFP, également présente lors de la table-ronde de l’Afref. "Mais ce ne doit pas être un préalable."

Actuellement, la moitié des formations en situation de travail mises en place dans le cadre de l’expérimentation font l’objet d’une certification. "Nous voulons favoriser le développement de toutes les pratiques. Nous verrons après évaluation ce qui est souhaitable de mettre en place ou pas", précise-t-elle.

ADAPTATION AU POSTE DE TRAVAIL

Pour Sabrina Dougados, avocate au cabinet Fromont Briens, la démarche Fest n’est pas un "dispositif d’accès à la formation mais une modalité pédagogique". Elle peut concerner aussi bien l’adaptation au poste que le développement des compétences du salarié. "Si ce dernier obtient une reconnaissance par l’entreprise des compétences acquises, c’est déjà énorme", affirme-t-elle.

15 entreprises engagées avec Opcalia

L’organisme collecteur interprofessionnel a lancé début 2017 la phrase opérationnelle de l’expérimentation Fest. Elle concerne 15 entreprises de différents secteurs : verre, caoutchouc, esthétique, entreprises d’insertion, textiles…

"C’est une logique de co-investissement gagnant-gagnant". En outre, "si nous demandons trop de choses aux entreprises, le risque est de ne pas avoir de formations en situation de travail du tout."

PAS DE DÉCOMPTE DES HEURES

En ce qui concerne le financement de ces parcours de formation, il est pris en charge sur les fonds mutualisés de l’Afdas (enveloppe professionnalisation notamment) afin que les entreprises concernées n’aient pas à faire un effort supplémentaire. "Nous nous sommes inspirés des procédures mises en place pour la FOAD. Nous ne nous basons pas sur le nombre d’heures réalisées mais sur la progression de l’apprenant", insiste la responsable de l’offre de services.

L’Afdas devrait par ailleurs recevoir 12 000 euros de la part du FPSPP pour financer cette expérimentation.

Un "protocole de parcours individuel de formation" est signé pour chaque apprenant. Il comprend une évaluation en amont et en aval de leurs compétences. "La signature de ce protocole est un acte fort, qui peut être beaucoup plus formel que les traditionnels entretiens d’évaluation. C’est aussi un moyen d’impliquer les managers dans la formation", souligne Henri Occre, directeur associé du cabinet C-Campus.

MULTIPLES AVANTAGES POUR LES ENTREPRISES

Si l’on considère le point de vue des entreprises, elles ont plusieurs raisons de s’engager dans ce projet : faire face à des besoins de recrutement important, faciliter la mobilité interne, formaliser des pratiques informelles ou encore accroître les compétences de leurs salariés.

Chez DigitasLBI, une entreprise de publicité, l’expérimentation était une opportunité alors que la réforme de 2014 a fortement perturbé l’organisation de la formation dans l’entreprise en supprimant toute contribution obligatoire sur le plan. "Pour l’entreprise, c’est un outil de formation plus souple. C’est aussi un vecteur de circulation des compétences et des expertises métiers, en cassant les silos d’expert", rapporte Leila Roze des Ordons. "Cela permet aussi de faire émerger des ambassadeurs de la formation qui pourront susciter de l’appétence à la formation chez leurs collègues."

Les syndicats également impliqués

La DGEFP a aussi dû lever les réticences de certaines organisations syndicales vis-à-vis des apprentissages en situation de travail. Aujourd’hui, elles sont toutes impliquées à travers le Copanef, assure Béatrice Delay. Leurs interrogations portaient sur l’articulation entre la formation, vue comme un vecteur d’émancipation et l’entreprise, en tant qu’espace où s’exerce le lien de subordination.

Outre le décloisonnement entre services, cette démarche a parfois révélé des lacunes dans le processus de travail et un faible niveau de formalisation et de capitalisation des expertises internes, selon Henri Occre. Une situation qui se retrouve dans bon nombre d’entreprises du secteur tertiaire, à la différence du secteur industriel.

RÉTICENCES DE PART ET D’autre

De son côté, Béatrice Delay, chargée de mission à la DGEFP, souligne que l’expérimentation Fest "bouscule" les acteurs du système. En effet, ce dernier était jusqu’à présent construit sur une approche comptable de la formation et autour du "stage" comme mode de formation prédominant.

"Au sein du ministère du Travail, nous avons dû convaincre les services de contrôle de l’intérêt de cette modalité pédagogique", relate-t-elle. "Nous avons aussi eu du mal à faire accepter aux Opca le ciblage de l’expérimentation sur les TPE et PME. Certains voulaient élargir les bénéficiaires aux grandes entreprises afin de capter des contributions volontaires", indique Béatrice Delay.

"Le monde des Opca est très hétérogène mais ils font face à des difficultés en général pour construire des liens de proximité avec les petites entreprises et aussi à devenir des prestataires de services."

(1) L'évaluation formative est une méthode qui consiste à évaluer les apprenants en cours de formation pour repérer leurs besoins d’apprentissage et adapter la pédagogie.

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