Raymond Vatier (1921-2018) : La passion de faire progresser les hommes dans l’entreprise

Raymond Vatier nous a quittés le 28 septembre dernier. Il était tout à la fois l’un des artisans des innovations sociales de la Régie Renault des années cinquante et soixante, le fondateur du Centre d’études supérieure industrielles (Cési), le premier directeur délégué à l’orientation et à la formation continue au ministère de l’Éducation nationale (de 1970 à 1974) et, à ce titre, notamment, créateur du réseau de la Formation des adultes (Greta, Dafco, Cafoc, Adep...). Il a également créé l’Institut International de l’Audit Social (IAS). Une vie extrêmement riche et remplie, tournée autour de l’objectif de faire progresser l’adulte dans l’entreprise.

Dans le petit film Portait de Gadzarts que lui avait consacré en 2008 la Fondation Arts et Métiers [1], il résumait ainsi les moteurs de son action durant toute sa vie : « Trop de gens ont la crainte de discuter avec leur patron, au sens général du terme. Or, si on n’engage pas le dialogue, c’est comme la guerre et la paix : si on ne discute pas avec celui avec qui on est en guerre, il n’y aura jamais de paix. Ensuite, il faut toujours chercher à élargir ses marges de liberté, pour pouvoir faire ce que l’on croit nécessaire de faire ».

Conscience sociale

Son adolescence d’avant guerre le marque profondément. « Face à la montée de l’Allemagne nazie, à 15 ans, en 1936, je commençais à penser différemment, sur des sujets qu’on appelait pas “ sociaux ” à l’époque, mais sur une certaine conscience sociale qui devait apparaître. Je pensais que la vie politique était faite pour améliorer le sort des gens ».

Le passage par les Arts et métiers colle à son envie d’apprendre différemment. « Ce qui m’intéressait le plus dans les études étaient de savoir comment on pouvait changer les choses matérielles et puis les choses de la société. Limer, percer, tourner sur une machine, ça m’intéressait. Et du coup ça créait mon intérêt pour la technologie, donc la géométrie, donc les mathématiques. Alors qu’autrement je n’étais peut-être pas prédisposé à cela ».

Son passage dans le STO l’affecte profondément. « Il ne fallait pas que ça se reproduise. Ce que nous avons fait chez Renault, c’était pour ne pas retrouver cette situation d’asservissement de la population, d’esclavage des individus ».

Formation des ingénieurs

En 1948, chez Renault, il crée une école de formation de cadres sur le modèle américain TWI (Training Within Industry), sur le tas. En 1955, toujours chez Renault, il prépare un projet d’accord général (rémunération, travail, promotion…) qui est signé suite à une seule journée entière de négociation. « Renault devient alors laboratoire social, dont le modèle va irriguer les 30 glorieuses », affirme-t-il en 2008.

En 1958, il ouvre avec quatre directeurs du personnel d’autres sociétés industrielles, un organisme inter-entreprise de formation qui deviendra en 1966 une organisation à gestion tripartite (entreprises, syndicats, pouvoirs publics), le Centre d’études supérieures industrielles, assurant une formation d’ingénieur en deux ans, fonctionnant par alternance de périodes d’études et de stages en entreprises.

Lois de 1971

En 1970, le ministre de l’Éducation Nationale, Olivier Guichard, l’appelle comme directeur délégué à l’orientation et à la formation continue. Sous le pilotage de Jacques Delors, il participe à l’élaboration des lois sur la formation professionnelle continue, votées en 1971. Parallèlement, il institue, à partir de 1970, les premiers conseillers en formation continue (CFC), formés dans des centres spécialisés (les Cafoc), le réseau des groupements des établissements scolaires du secondaire (les Greta)… « L’idée était de faire coopérer entreprises et Éducation nationale, pour optimiser les potentialités du service public au bénéfice de la formation des adultes. Certains m’accusaient de soviétiser l’Éducation nationale ! Alors que pour les syndicats d’enseignants, nous étions des envoyés du patronat préparant la privatisation de l’Éducation nationale ! », souriait-il en 2008. «  Ma satisfaction aujourd’hui est de voir que les Dafco et les Greta existent toujours ».

Bousculer les habitudes

En 1974, Raymond Vatier quitte ses fonctions au ministère. Il rejoint l’Institut Entreprise & Personnel, qu’il avait contribué à créer en 1969. Il y développe les concepts et les méthodologies de l’audit social, et crée dans ce cadre en 1977, le cabinet « Expertise et audit social ». En 1982, il participe à la création de l’Institut international de l’audit social (IAS) afin de promouvoir ce concept, ses valeurs et sa méthodologie d’analyse rigoureuse.

« J’ai été comme cela toute ma vie, affirmait-il en 2008. J’ai participé à des choses, j’ai réagi, j’ai cherché à bousculer les habitudes, puis on a inventé autre chose ».

À lire aussi, la bibliographie de Raymond Vatier

Notes

[1] Un film de Sarah Laîné et Thibaud Martin pour la fondation Arts et métiers

Un gamin des 30 Glorieuses

En 2016, Raymond Vatier a publié L’Aventure d’un gamin des 30 glorieuses (Anacfoc Publications). Il y raconte ses souvenirs professionnels et personnels, avec l’aide de Robert Ouaknine et Sabine Réchard-Lericq sur l’Éducation Nationale, Alain Meignant sur l’ANDRH, Entreprise et Personnel et l’Audit Social, et son assistante Ravella Mur pour le reste. Une synthèse est disponible sur le site de l’[Afref [2]->http://fr.afref.org/index.php/121-passages-de-temoins-a-travers-un-siecle-raymond-vatier].

 

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