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Synthèse de l'Université de l’AFREF du 15 décembre 2016

Université de l'Afref du 15 décembre 2016Par Bernard LIETARD

Cette journée a présenté de nombreuses mutations à l’œuvre aujourd’hui dans le champ de la formation. Le titre « Où va la formation ? » conduit à s’interroger sur la problématique du changement.  

Le changement ne peut être en effet le remplacement, du jour au lendemain, d’un modèle ancien par un modèle nouveau qui aurait été conçu d’avance par des sages quelconques ou imposé par des législateurs et autres prescripteurs. C’est un processus qui implique, on l’a bien vu, dès le dialogue introductif entre René Bagorski et Christian Janin, action et réactions, négociations et coopérations. Le changement ne se décrète pas : il est le résultat d’un apprentissage collectif, au sein de « systèmes d’action concrets », c’est-à-dire, reprenant la formulation de Michel Crozier, « la découverte, voire la création et l’acquisition progressive par les acteurs concernés, de nouveaux modèles relationnels, de nouveaux modes de raisonnement, bref, de nouvelles capacités collectives ». Dès lors, le changement n’est jamais maintenant, il demande de laisser du temps au temps.

Deux sources de changement sont à distinguer : l’une est largement imposée par un environnement en évolution constante et de plus en plus rapide, l’autre résulte de la volonté des acteurs.

Rompant avec une tradition académique fortement ancrée en France, dans une approche systémique, la formation est de plus en plus considérée comme une variable stratégique parmi d’autres, qui ne trouve son efficacité qu’en combinatoire avec ces dernières et notamment l’investissement social évoqué par Sabrina Dougados. Certains vont même jusqu’à dire qu’il n’y aurait pas de problèmes de formation, mais des problèmes que la formation peut contribuer à résoudre. En conséquence, la perspective d’écosystème à laquelle nous invitait Jean Marie Luttringer ainsi que l’approche par la complexité prônée par Patick Waeles s’avèrent incontournables.

Par ailleurs, pour ne pas disparaître comme le diplodocus faute d’éducation permanente, formule utilisée dans une affiche des années 70 au lendemain de la parution des textes fondateurs du système français de la formation professionnelle continue dans le cadre de l’éducation permanente, on est incité, pour trouver sa place dans le monde actuel, à se former. Il n’y a plus un temps pour apprendre et un temps pour savoir. On est de plus contraint à s’engager dans des apprentissages distribués tout au long de la vie et à gérer, mobilité oblige, des transitions professionnelles et personnelles pour lesquelles la formation et l’orientation constituent des éléments de réponse.

A titre d’exemple, compte - tenu d’une évolution scientifique et technique qui s’accélère, un ingénieur ne peut plus revendiquer la qualité d’ingénieur à vie : il prend très vite conscience d’une obligation de recyclage permanent, condition sine qua non pour garder son employabilité, nécessité partagée à tous les niveaux de qualification. C’est une des raisons du développement de la formation continue dans les grandes écoles et du projet d’Université tout au long de la vie évoqué par Alain Gonzalez en tant que Président de la Conférence des directeurs des services universitaires de la formation continue.

Le développement du « numérique » et du « web » est un excellent exemple de l’incitation inéluctable au « changement de lunettes » que peuvent induire des changements de l’environnement au niveau des agents de la formation dans la diversité croissante de leurs métiers dont témoignent les travaux de Françoise Gérard au Centre Inffo. Pour reprendre la formule de Thierry Curiale, on doit « l’adopter » ou mourir. Ce dernier et Viviane Glikman  ont rendu compte des changements qu’impliquent le recours aux Nouvelles technologies de l’information et de la communication et le développement des réseaux apprenants et des formations ouvertes et à distance.

Dans leur atelier, Nathalie Berthaut, Jean Luc Ferrand et Patrick Waeles ont montré les conséquences des pratiques territoriales en développement. Ellles amènent à mettre en œuvre une ingénierie territoriale pour développer une Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences, dernier avatar d’une décentralisation décrétée depuis 1983. Rien d’étonnant d’ailleurs quant à cette lente mise en œuvre dans un pays qui, contrairement à la plupart de nos voisins européens, l’a décidé d’en haut. Parmi les contextes nouveaux on aurait pu, comme le soulignaient à la pause les représentantes d’EURASTER (ex RACINE), évoquer l’Europe.

Il arrive parfois au « législateur » de prendre des dispositions décalées par rapport aux pratiques dominantes et qui rompent avec l’ordre établi. Certaines s’en tiennent au mode incantatoire dans la mesure où elles sont peu ou pas appliquées. Il ne faut jamais sous-estimer en effet la capacité qu’ont certains acteurs sociaux à faire du vieux avec du neuf et à défendre leurs situations acquises. Force est de constater que certaines expérimentations peuvent aussi relever de ce que Philippe Perrenoud appelait dans la Biennale de l’Education (APRIEF 1992) des « routines du changement », dont l’existence masque, voire cautionne, un  système  qui ne change pas. On peut citer ici l’expérience des « comités d’usager » expérimentés par la région Nord Pas de Calais lors de la Présidence écologique. Bien que cette initiative ait eu des retombées positives notamment  en terme de développement local, l’évaluation que j’ai conduite a pu montrer que la représentation des formés se situait dans une participation dépendante où ils n’avaient de possibilités d’action que celles que leur consentaient les acteurs dominants (formateurs et financeurs).

  • Université de l'Afref du 15 décembre 2016 - Où va la formation ?

  • René Bagorski - Christian Janin

     

  • Henri de Navacelle

  • Jean-Pierre Cleve

  • Catherine Nasser

  • Patrick Waeles

  • Christine Mantecon

  • Claude Villereau

  • Thierry Curiale - Viviane Glikman - Alain Gonzalez - Sabrina Dougados

D’autres innovations par contre se révèlent des « germes de métamorphose » dans la mesure où elles sont reprises  par des acteurs sociaux de plus en plus nombreux.  On reprendra trois de ces cadres législatifs nouveaux   qui ont été débattus au cours de la journée :

  • Les textes qui, du décret de 1985 pour l’enseignement supérieur à la loi sur la VAE de janvier 2002, incitent au développement de la reconnaissance et de la validation des acquis de l’expérience
  • La loi de 2004 qui institue l’éducation thérapeutique des patients (ETP) dont ont rendu compte Christine Mantecon et Agnès Veilhan dans l’atelier animé par Hugues Lenoir
  • La loi de réforme de la formation professionnelle de mars 2014 quand elle institue la responsabilité sociale des entreprises

L’exemple de la « reconnaissance des acquis de l’expérience », au développement de laquelle j’ai concouru depuis le milieu des années 80, illustre bien la dynamique de changement à l’œuvre dans ce cas de figure et l’espoir qu’elle porte. Ce qui à l’époque n’étaient que des pratiques marginales de « maquisards dans le maquis des acquis » a , trente ans après, obtenu droit de cité dans le cadre sociojuridique français. Il est en outre un fait social dans la plupart des pays comme en témoignent les recommandations de l’Unesco et de l’OCDE qui appellent à leur développement et à la reconnaissance de « l’éducation informelle ».

Ce constat est porteur d’espoir dans la mesure où ces ouvertures législatives ont permis à des militants, qui les ont saisies,  de ne plus être considérés comme « hors la loi » pour des actions qu’ils expérimentaient parfois depuis longtemps. D’autres enfin ont acquis progressivement droit de cité : combattant et militant aux frontières des organisations , des « marginaux sécants » longtemps considérés comme « déviants » ont pu à terme être reconnu comme « mutants » .

Souhaitons qu’il en soit de même à terme pour l’ETP, dans un contexte actuel encore dominé   par des pratiques soignantes traditionnelles.  En conclusion, dans la mesure où ils impulsent des pratiques de formation au service du développement de la personne, on ne peut que souhaiter que ces « germes de métamorphose », qui bousculent le présent, connaissent un développement significatif.

On ne dira jamais assez qu’Il ne suffit pas d’avoir des « bonnes idées » : la question est de savoir « comment passer à l’acte » et les généraliser.

Mais, à tous ceux qui  osent l’innovation , il ne faut pas désespérer trop tôt: on a pu voir que le changement demande du temps au temps et que des phénomènes marginaux aujourd’hui peuvent potentiellement devenir dominants demain.

Cela nous amène à la seconde source de changements : ceux qui résultent d’une volonté d’acteurs sociaux proposant des évolutions, des expérimentations, voire des innovations, en réponse au constat qu’ils font, à tort ou à raison, de dysfonctionnements du système. On notera que les changements qui résultent de cette  « envie d’ailleurs » ne résulte pas de la volonté d’un seul, même s’il en est un des initiateurs : leur développement s’inscrit toujours dans un processus collectif.

Adoptant une approche historique, on peut rappeler, liste non exhaustive, quelques  figures de proue françaises et leur combat aux frontières des organisations :

  • Freinet et son école ;
  • Les fondateurs de l’UMFREO ( Maisons Familiales Rurales d’Education) et leur formule de Lauzun qui dans les années 1930 prônait l’alternance ;
  • Les militants de l’éducation populaire ;
  • Les pionniers de l’éducation populaire des années 1960 avec une mention particulière à Bertrand Schwartz disparu cet été ;
  • André de Peretti et son projet éducatif centré sur le développement de la personne ;
  • Pierre Julien Dubost, actuel Président d’honneur du Comité Mondial pour les Apprentissages tout au long de la vie (CMA),, et son combat pour le développement social ;
  • Les formateurs de l’AFORP qui, dès les années soixante, développaient des actions préfigurant celle présentée par Henri de Navacelle ;
  • Raymond Vatier et sa tentative dans les années 1970 d’ouvrir l’Ecole aux adultes ;
  • Claire Héber Suffrin qui, après son expérience réussie dans une école d’Orly, a fondé les RERS ;
  • Maryvonne Sorel pour son combat pour la médiation cognitive s’appuyant notamment sur le Programme d’Enrichissement Instrumentale (PEI) de Feurstein ;
  • Evelyne Sullerot fondatrice de Retravailler ;
  • Gaston Pineau enfin pour avoir introduit la VIE (Valorisation Infinie de l’Existence) en formation.

Autant de précurseurs, marginaux-sécants diraient les sociologues, à cheval entre plusieurs mondes, et, qui ont, en leur temps, bousculé le présent pour développer un avenir qui leur paraissait meilleur. Les   présentations d’expériences et les échanges lors de cette journée ont témoigné que des tentatives significatives sont aujourd’hui à l’œuvre. Dans la sinistrose ambiante, il est toujours réconfortant de constater, dans les interstices laissés par des institutions moins totalitaires qu’on pourrait le penser, qu’il est toujours possible à des acteurs sociaux de développer des projets novateurs.

Encore faut-il que ceux qui veulent s’engager dans  les voies du changement  gardent le C.A.P.

 C comme Créativité

A comme Audace et Anticipation.

P comme Passion.

Etre créatif, c’est adopter un mode de pensée latérale, telle que définie par Edward De Bono et son appel à « réfléchir mieux ». Cela implique de rompre avec le conformisme en ayant la volonté d’essayer de voir les choses de manières différentes tout en admettant notre vision des choses comme une possibilité parmi d’autres.

Anticiper ce n’est pas se contenter d’être « réactif » face à un problème à régler. C’est être « proactif «  en adoptant la « prospective stratégique » » prônée par Michel Godet. Faisant preuve d’audace, le conspirateur proactif, à la fois mutin et mutant, anticipe les événements, les menaces et les opportunités qui s’annoncent afin de corriger la route et d’essayer que les choses aillent dans le sens de son action. Il tente d’éclairer et d’orienter l’action présente à la lumière des futurs possibles.

Quant à la Passion, elle se doit d’être partagée avec l’ensemble des compagnons de route.  Partage du plaisir que donne la sensation d’être en marche, mais aussi  de la souffrance que comporte l’étymologie du mot,

Pour conclure, et pour reprendre la formulation du Dalaï Lama, « Ouvrons grand nos bras au changement, mais gardons nos valeurs ». Reprenant la devise de l’AFREF, soyons attentif au sens de nos actions éducatives, qui se doivent de donner une place centrale à l’apprenant et à son parcours dans un processus de formation "qu’il faut laisser vivre sa vie jusqu’au bout de ses rêves" comme nous y a invité Thierry Curiale au cours de la table ronde.